Laissez-nous distiller en paix !

Publié le par Marie-Claude DELAHAYE

Tel est le cri de 15 petits distillateurs  du Val-de-Travers qui veulent continuer à travailler tranquillement comme ils l'ont toujours fait, même pendant la prohibition. Farouchement attachés à leur métier, ces ex-clandestins ont bravé les lois pendant des décennies, forgeant une réputation d'irréductibles aux habitants du vallon. Mais au-delà du folklore de la Malote, la Marta et tous les autres, ils ont été les gardiens d'un savoir-faire et la réputation de leurs absinthes n'est plus à faire.

En 2005, suite à la suppression de la loi de prohibition, l'état fédéral a proposé aux clandestins de se faire connaître afin de leur accorder une concession pour distiller en toute légalité. C'est ainsi que le Val-de-Travers est parsemé de petits artisans distillateurs qui excercent leur talent  à Boveresse, Fleurier, Môtiers et Couvet.

La demande d'une IGP (Indication Géographique Protégée) réclamée par quelques distillateurs regroupés en une Association Interprofessionnelle et prétendant être seuls au monde à pouvoir utiliser les mots Absinthe, Fée verte, la Bleue s'est vu déboutée par le Tribunal Administratif Fédéral, il y a quelques mois. (Voir l'article  http://absinthemuseum.auvers.over-blog.com/2014/08/l-igp-suisse-retoquee.html). Rabaissant leurs prétentions, ils veulent faire à présent la demande d'une IGP  Absinthe du Val-de-Travers et Fée verte du Val-de-Travers. À priori, la démarche semble logique et est approuvée en France et ailleurs. Mais c'est loin d'être si simple.

L'Association des Artisans-distillateurs d'Absinthe du Val-de-Travers.

Les petits artisans se sentent corsetés dans un cahier des charges qu'ils jugent irréalisable et soumis à des contrôles  engendrant des frais. Ils se sont regroupés en une Association des Artisans-distillateurs d'Absinthe du Val-de-Travers et militent pour continuer à distiller en toute indépendance, comme eux ou leurs parents l'ont toujours fait. Ils veulent pouvoir utiliser des plantes de différentes provenances pour obtenir des gammes de saveurs différentes, ils veulent continuer à faire des recherches au niveau des techniques de distillation, bref, ils veulent continuer à être créatifs pour lutter contre une uniformisation des goûts qu'ils jugent à terme inéluctable.

Communiqué de presse de l'Association
des Artisans-distillateur d'Absinthe du Val-de-Travers (AAA)

L'IGP Absinthe Val-de-Travers
va tuer les petites distilleries artisanales

L'Association des Artisans-distillateurs d'Absinthe du Val-de-Travers (AAA), qui réunit une quinzaine de distillateurs représentant environ 60% des distilleries en activité et produisant plus d'un tiers du volume de l'absinthe du Val-de-Travers est opposée à l'IGP Absinthe Val- de-Travers et Fée verte Val-de-Travers. Elle est prête à la combattre en cas d'acceptation par l'OFAG, l'Office fédéral de l'agriculture.

Association des Artisans-distillateurs du Val-de-Travers.

L'ex-clandestin Daniel Guilloud établi aujourd'hui à Fleurier. Il a déjà eu des visites "de contrôleurs qui voulaient me montrer comment faire de l'absinthe alors qu'ils ne connaissaient rien".

L'ex-clandestin Daniel Guilloud établi aujourd'hui à Fleurier. Il a déjà eu des visites "de contrôleurs qui voulaient me montrer comment faire de l'absinthe alors qu'ils ne connaissaient rien".

Ces artisans veulent pouvoir distiller en paix, en toute indépendance et sans controle para-étatique de l'OIC (Office inter cantonal de contrôle), via un cahier des charges trop restrictif, qui aura pour conséquence d’uniformiser les saveurs d’antan.
Ils veulent pouvoir utiliser librement toutes les herbes dont ils connaissent les vertus et les parfums sans obligation de mettre en œuvre seulement celles qui poussent au Val-de- Travers et qui ne sont pas toujours de qualité stable, quand elles ne sont pas absentes à cause des conditions météorologiques.
La réputation et l’excellente qualité du gout de leurs absinthes sont dues aux plantes répondant aux critères de la Pharmacopée européenne (Ph. Eur.) et leurs a permis d'offrir une absinthe constante et de fidéliser leur clientèle au travers de la période de clandestinité pendant laquelle ils ont continué à exercer leur métier.

AAA

Mais le pire n'est pas là.

En cas d'IGP Absinthe du Val-de-Travers et Fée verte du Val-de-Travers, les artisans refusant l'IGP ne pourront plus inscrire sur leurs étiquettes Absinthe du Val-de-Travers alors qu'ils font de l'absinthe et vivent dans le Val-de-Travers depuis plusieurs générations. Refusant cette prise en otage, ils ont décidé de se battre, quitte à aller jusqu'au Tribunal fédéral pour défendre leur identité et leur culture.

Christophe Racine installé à Môtiers, non loin de la Maison de l'Absinthe, est lui aussi farouchement opposé à l'IGP.
Christophe Racine installé à Môtiers, non loin de la Maison de l'Absinthe, est lui aussi farouchement opposé à l'IGP.

Christophe Racine installé à Môtiers, non loin de la Maison de l'Absinthe, est lui aussi farouchement opposé à l'IGP.

Vendre de l'absinthe sans évoquer le Val-de-Travers ?

Si l’IGP est octroyée par l'OFAG, c’est toute la région qui sera soumise au cahier des charges IGP. Certes, les « petits artisans » pourront peut être continuer à distiller de « la Bleue », mais ils ne pourront pas faire mention du Val-de-Travers sur leurs étiquettes, ni indiquer que leur produit est distillé au Val-de-Travers. Quant à la petite fée emblématique, elle sera interdite sur la bouteille, de même que toute image de la région : le Chapeau de Napoléon, le Creux-du-Van, la Grande Rue de Motiers, le massif de la Clusette, etc.
Cela constituera une perte d'identité pour ces distillateurs qui se sont battus dans la clandestinité et dans des procès couteux pour que la tradition de l'absinthe soit maintenue au Val-de-Travers. Vendre de l'absinthe sans évoquer le Val-de-Travers ? Les artisans de l'absinthe de la région ne peuvent pas l'accepter. Ils se battront pour que l'esprit des clandestins ne meure pas dans l'IGP réclamée par quelques gros producteurs du Vallon.

AAA

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