16 mars 1915 : la fin de la Fée verte

Publié le par Marie-Claude DELAHAYE

Il y a tout juste 100 ans, le décret-loi signé le 16 mars 1915 par Raymond Poincaré mettait fin à une industrie florissante, celle des fabricants d'absinthe.

Le feu couvait depuis longtemps. Depuis que le docteur Magnan avait observé dès 1865 que les gros buveurs d'absinthe présentaient des troubles aggravés en regard d'un alcoolisme classique, avec manifestations convulsives. Des observations et expérimentations de toutes sortes se multiplièrent et arrivèrent à la conclusion que le responsable résidait dans l'huile essentielle de grande absinthe (Artemisia absinthium) et était plus précisément la thuyone, molécule la composant à 50%. Beaucoup d'encre a coulé à ce sujet sans jamais mettre personne d'accord. Les intérêts ne sont pas les mêmes que l'on soit fabricant, négociant, consommateur ou personnel de santé...

Deux facteurs majeurs vont se conjuguer et influer sur le sort de la Fée verte. Tout d'abord une question de santé publique liée à un alcoolisme très important, reflet de la misère sociale et aggravé par des absinthes à vil prix issues d'alcools mal rectifiés.

- "Si le pain est cher, l'absinthe est bon marché. Une bonne purée, il n'y a rien de tel pour vous couper la faim". Dessin de Gaston Raïster, L'Assiette au Beurre, 1910. Collection Delahaye. Note : une purée = une absinthe épaisse sans beaucoup d'eau.

- "Si le pain est cher, l'absinthe est bon marché. Une bonne purée, il n'y a rien de tel pour vous couper la faim". Dessin de Gaston Raïster, L'Assiette au Beurre, 1910. Collection Delahaye. Note : une purée = une absinthe épaisse sans beaucoup d'eau.

À la santé publique en péril vont se greffer des problèmes économiques liés à une crise grave de la viticulture qui faisait vivre des milliers de personnes, par surproduction et mévente. (Voir mon livre L'Absinthe, Son Histoire, Musée de l'Absinthe-édition).

La crise viticole. Dessin de Dufresne. Supplément illustré du Petit Journal, 1907. Collection Delahaye.

La crise viticole. Dessin de Dufresne. Supplément illustré du Petit Journal, 1907. Collection Delahaye.

L'interdiction de l'absinthe ne s'est pas faite du jour au lendemain. Il faudra 10 ans de dépôts de lois à la Chambre et au Sénat avant d'aboutir au décret d'interdiction qui se fera par étapes successives.

L'entrée en guerre va lui porter le coup fatal.

De suite après la déclaration de la guerre, le 3 août 1914, le gouvernement de Raymond Poincaré demanda aux préfets de prendre des arrêtés visant à interdire la vente de l'absinthe dans les débits de boisson pendant toute la durée de la guerre. Le préfet de la Seine fut le premier à suivre la directive et l'interdit le 15 août. Les préfets des autres régions suivirent.

Le 17 août 1914, une ordonnance compléta celle du 15 août en étendant l'interdiction à la vente de l'absinthe en général, aussi bien à consommer sur place qu'à emporter.

Le 7 janvier 1915, un nouveau décret contresigné par le ministre de l'intérieur interdisait la circulation, la vente en gros et en détail de l'absinthe et des boissons similaires.

Nota : Le décret du 7 janvier ne concernait pas la fabrication.

Décret du 7 janvier 1915. Journal officiel. Collection Delahaye

Décret du 7 janvier 1915. Journal officiel. Collection Delahaye

Affiche de Gantner. Raymond Poincaré présente le décret du 7 janvier 1915. "Suppression de l'Absinthe en France.  Rapport présenté par MM. Viviani, président du Conseil, Malvy, ministre des Finances et Briand, ministre de la Justice. Décret signé le même jour par M. R. Poincaré, Président de la République Française. Loi votée à la Chambre le 16 mars 1915. Rapporteur : M. Schmidt, député de St-Dié (Vosges). Collection privée.

Affiche de Gantner. Raymond Poincaré présente le décret du 7 janvier 1915. "Suppression de l'Absinthe en France. Rapport présenté par MM. Viviani, président du Conseil, Malvy, ministre des Finances et Briand, ministre de la Justice. Décret signé le même jour par M. R. Poincaré, Président de la République Française. Loi votée à la Chambre le 16 mars 1915. Rapporteur : M. Schmidt, député de St-Dié (Vosges). Collection privée.

Le décret du 7 janvier 1915 ne pouvant être applicable que pour la durée de la guerre, un projet de loi tendant à rendre définitives les mesures prises pendant la guerre fut déposé à la chambre.

Le 16 mars 1915, la proposition de loi définitive interdisant la fabrication, la vente en gros et au détail ainsi que la circulation de l'absinthe et des liqueurs similaires était acceptée à l'unanimité.

Voir aussi http://absinthemuseum.auvers.over-blog.com/2014/09/cent-ans-deja.html

Loi du 16 mars 1915. Collection Nathan-Maister.

Loi du 16 mars 1915. Collection Nathan-Maister.

De retour de la guerre, les dirigeants des grosses distilleries comme Pernod Fils à Pontarlier, se retrouvèrent devant un amas d'herbages inutilisable. Ils y mirent le feu tout simplement.  La Franche-Comté et plus particulièrement Pontarlier avec ses 25 distilleries furent sinistrés. Quant aux 3000 distillateurs existant en France, selon Albert Bresson distillateur à Fougerolles, la plupart fermèrent leur porte entraînant à leur suite toutes les petites activités annexes de fabrication de tonneaux, fûts, bouchons... Sans compter tous les artisans directement liés à la table. Adieu belles cuillères, beaux verres et fontaines. Les petits ateliers, notamment ceux du Nord et de l'Aisne spécialisés dans la fabrication de ces objets durent mettre la clé sous la porte.

Suite à l'interdiction, des pans entiers de l'économie furent ruinés mais la ligue nationale contre l'alcoolisme qui avait bien œuvré pour la santé publique était satisfaite. Pas pour longtemps car en 1917, l'État importait 300 000 hectolitres de rhum de la Martinique. Sans doute pour les pauvres poilus qui montaient au front.

Voir aussi : http://absinthemuseum.auvers.over-blog.com/2014/09/guerre-et-propagande-antialcoolique.html

"La Journée de l'Absinthe. - Demandez le petit insigne vendu 10 centimes au profit des pauvres fabricants d'absinthe". Dessin de O'Galop, Le Rire Rouge, 1915. Collection Delahaye.

"La Journée de l'Absinthe. - Demandez le petit insigne vendu 10 centimes au profit des pauvres fabricants d'absinthe". Dessin de O'Galop, Le Rire Rouge, 1915. Collection Delahaye.

Qu'est devenue la Fée verte 100 ans plus tard ?

Elle ne se porte pas trop mal ! Devenue mythique par la grâce conjuguée de sa plante qui se réfère à la déesse Artemis, de sa liaison quelquefois sulfureuse avec poètes et artistes notamment les impressionnistes et de son interdiction, elle jouit à présent de l'aura des personnes aimées et trop tôt disparues.

Personnifiée, la Fée verte a repris peu à peu des couleurs. Jamais totalement oubliée, elle a recommencé à vivre par le biais des films d'époque, des romans et surtout des collectionneurs, ses plus fervents adorateurs.

Puis vint le retour. D'abord timidement à partir de 1999 sous forme de spiritueux aux plantes d'absinthe et enfin par la grande porte le 17 mai 2011 avec la suppression de la loi de prohibition.

Allégée en thuyone mais gardant tout son peps avec ses 72% d'alcool, elle suscite la curiosité. Curiosité pour son histoire, son rituel si convivial et ses saveurs délicates qu'un palais même non entraîné saura distinguer de celles du pastis.

Franchissant à nouveau les mers, elle emporte vers des contrées lointaines l'esprit français de la Belle Époque et son art de vivre.

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